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ALEXANDRE REPKA

Au fil des jours : plaisirs et pugilats

En ce 1er mai 2007, la place de la Bastille est inondée de soleil et le public se presse à l’entrée des chapiteaux du Grand Marché d’Art Contemporain. Il est onze heures. Depuis quelques minutes, Alexandre Repka est à mes côtés. Son prénom alterne avec celui de Sacha qui en est tout à la fois la variante et le diminutif. Nous faisons connaissance, installés à la terrasse d’un café. Sur la petite table ronde autour de laquelle nous sommes assis, il a déposé un carnet de croquis qu’il m’invite à feuilleter : des scènes de rue, de bistrot, des bagarres, des visages saisis sur le vif… Le trait est sûr, nerveux, précis. Nous parlons peinture évidemment, mais aussi de nos vies et de bien d’autres choses, comme le feraient des amis de toujours. Et puis il y a le spectacle de la place, le va-et-vient des passants, des jolies filles, notamment, qui semblent enivrer Sacha. « Paris est une fête, lâche soudain le peintre entre deux gorgées de bière. Tu connais ce bouquin d’Hemingway ? »

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Avec Alexandre Repka (à gauche) sur la terrasse d’un café de la place de la Bastille, à Paris, le 1er mai 2007.

Oui, à n’en point douter, comme ce fut le cas pour Ernest Hemingway dans les  années 1920, Paris a toujours été une « fête » pour Repka. La capitale française, cet Ukrainien natif de Kiev l’a découverte à l’âge de vingt-cinq ans, en 1992, lorsqu’après avoir été diplômé de l’École des Beaux-Arts de Crimée, puis de l’Académie des Beaux-Arts de sa ville natale, il est venu poursuivre sa formation à l’ENSBA, jusqu’en 1994, dans l’atelier de Claude Viallat.

Mais la « fête », ce fut probablement aussi à Kiev, naguère, comme aujourd’hui à Sébastopol où le peintre s’est établi car dans son univers artistique, la vie offre un large éventail de plaisirs : ceux des bals populaires où l’accordéon mène la danse ; ceux des cafés et des restaurants chics où des femmes aguichantes rêvent d’amants généreux ; ceux des bouges et des tavernes où des marins boivent jusqu’à plus soif en compagnie de filles légères. D’ailleurs, les morts s’ennuient au creux de leurs sépulcres et des squelettes pensifs ou ivres d’illusions rejoignent parfois les fêtards, nostalgiques qu’ils sont des réjouissances d’une vie consommée. Pourtant, malgré l’alcool ou les flonflons, la solitude et le vague à l’âme se lisent parfois dans certains regards. Et puis, de temps à autre, la fête tourne mal : un différend survient au fond de quelque bistrot et c’est dans la rue qu’on va régler ses comptes, à coups de poing. Torse nu, des titans en décousent alors sans retenue devant des passants fascinés par un combat farouche qui couvre les pavés d’une mare de sang.

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Alexandre Repka : Bal en avril, huile sur toile, 65 x 40 cm  (d. r.) ; Bal populaire,

huile sur toile, 90 x 50 cm (d. r. ) ; Modestes joies de l’âge mûr, huile sur toile, 40 x 50 cm (d. r. ).

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Alexandre Repka : Un Air de marche paisible, huile sur toile, 100 x 200 cm (d. r. ) ;

      Trois personnages, huile sur toile, 40 x 23 cm (d. r. ).

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Alexandre Repka : Pascin au café, huile sur toile, 30 x 40 cm (d. r. ) ; L’Intrus (détail).

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Alexandre Repka : Empoignade, huile sur toile, 40 x 25 cm (d. r. ) ;

         Bagarre dans la rue, huile sur toile, 65 x 40 cm (d. r. ).

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Alexandre Repka : Scène de taverne (2005) huile sur toile, 65 x 93 cm, collection particulière.

Entrons dans cette taverne de Sébastopol, on ne sait à quelle heure du jour ou de la nuit. Bien qu’ils ne soient pas réunis autour d’un repas, cinq personnages sont assemblés sur trois côtés d’une table rectangulaire couverte d’une nappe, à la manière d’une « Cène » de la peinture sacrée. Au centre, apparaît toutefois une figure des moins christiques puisqu’il s’agit de celle d’un malabar furieux, crâne rasé, moustache tombante et poings serrés. Sans doute en veut-il à mort à son voisin de table en uniforme sur lequel il darde une prunelle assassine. Sec, le visage taillé à coups de serpe et le regard fixe pour mieux ruminer sa propre hargne, le capitaine exhibe quant à lui un poing menaçant, tel un énorme pommeau doré au bout de son bras tendu. Encore un mot de travers, et ça va cogner !

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Exhibant un sein sciemment en retrait de l’écran constitué par ses voisins de table, une blonde grimée et apparemment très dénudée prend appui sur l’épaule droite du colosse en marinière. Au-dessus de ses cheveux, le nœud en tissu rose qui entoure le sillet d’une guitare vient opportunément donner l’illusion d’un accessoire de toilette qui rehausse son portrait. Le regard de côté, elle semble indifférente à l'imminence d’un pugilat : elle a en vu d’autres, dans ce sacré bouge ! La bagarre et l’amour font partie de son quotidien. Dans sa main droite, entre ses longs doigts aux ongles rouge vif, elle arbore un verre à pied. Car elle aime à boire, la goton, mais dans un beau verre, s’il vous plaît, et si elle tire sur sa bouffarde aussi crânement qu’un marin, c’est avec élégance, en grande dame des bouges, le port de tête altier sous le regard du peintre qui voit en elle l’image de l’éternelle séductrice et amante d’un moment dont les caresses et les baisers consolent des blessures de tous les combats.

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Alexandre Repka : La Femme, pointe sèche, 20,7 x 14 cm,  tirage 3/7, collection particulière ; 

 L’Accordéoniste, dessin, 41 x 29 cm, collection particulière.

Assise à l’autre bout de la table, une chèvre enjouée n’a cure, elle aussi, de ce différend attisé par l’alcool. Elle, au moins, a le vin gai et n’en déplaise à ces messieurs, l’heure est encore à la fête ! Levant d’une main son verre et de l’autre une bouteille dans un geste théâtral, voici qu’elle semble improviser un discours ou peut-être un hymne, façon chèvre grise, à la gloire de Bacchus. Dans l’intention de calmer les esprits et de parachever son numéro, finira-t-elle par pousser sa romance en s’accompagnant de l’impressionnante guitare suspendue au mur ? Voilà qui ne trahirait pas l’esprit de l’imagerie populaire slave, laquelle lui prête, outre un goût pour la fête, une prédilection pour la musique. Nombre de gravures russes la montrent en train de danser ou de rythmer, au moyen de cuillères en bois, la mélodie d’une domra ou d’une balalaïka.

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Gravures issues de l’ouvrage de Jean-Claude Roberti :

Fêtes et spectacles de l’ancienne Russie, Éditions du CNRS, 1980.

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Les lunettes sur le bout du nez, blotti entre la chèvre et le géant des mers, un petit homme d’aspect fragile lève les yeux vers l’animal, manifestement intrigué par ses divagations bachiques. Devant lui, pas de verre mais un cahier. C’est un écrivain. Comme l’artiste, qu’on voit souvent croquer des scènes ou des visages sur un coin de table, c’est une autre figure familière des cafés et des tavernes dans les tableaux de Repka. Dans une sorte de mise en abyme de sa propre activité créatrice, le peintre nous le montre au travail, stylo en main, dans un geste momentanément interrompu. C’est à lui qu’il revient aussi de restituer à sa manière le spectacle dont il est témoin, comme l’ont fait chez nous, dans d’autres tavernes, Francis Carco ou Pierre Mac Orlan.

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Alexandre Repka : Pascin et ses modèles, eau-forte, 8,7 x 11,9 cm,

collection particulière.

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Alexandre Repka : L’Intrus, huile sur toile, 50 x 61 cm, ensemble et détail, collection particulière.

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Il semble à vrai dire bien ardu de classer Alexandre Repka : expressionniste marqué par les Fauves, sans aucun doute ; classique au demeurant, à travers un art très maîtrisé de la composition mais également du dessin ; baroque aussi, en raison de la fantaisie qui l’anime et des thèmes qui l’inspirent. Mais au-delà de toute étiquette, voici un artiste assurément original, pratiquant avec un égal bonheur la peinture à l’huile, le crayon et le pastel, la pointe sèche ou l’eau-forte, afin de restituer, entre humour et mélancolie, les images d’un regard attentif aux scènes variées de la « comédie humaine » : Bal en avril, Après le spectacle, Café en septembre, Bagarre dans la rue, Soirée avec le chef, Empoignade, Maïakovski et les filles du soleil… Autant de tableaux attachants issus d’une palette de couleurs et d’émotions contrastées qui révèlent finalement, chez Repka, une âme de poète.

Il y a quatorze ans déjà, l’artiste m’avait confié qu’il était persuadé de peindre les êtres dont il allait un jour croiser la route. Le tableau de L’Intrus, que j’ai découvert dans l’espace où il exposait cette année-là, attesterait-il chez lui une prescience de notre rencontre ? Est-ce pour cela qu’il avait tenu à me l’offrir au moment de mon départ ?

© Christian Jamet, 1er mai 2021 [https://www.christian-jamet.com]